Les prières pour la Paix
à l'église saint Nicolas de Leipzig ▲
Nos ancêtres qui ont peint l'ange de la paix au-dessus de l'autel, et qui ont décoré les colonnes de la nef de l’église de palmes de la paix qui rejoignent la voûte, ne se doutaient certainement pas qu'un jour les prières pour la paix prendraient une telle importance pour notre époque! Et nous-mêmes ne pouvions pas encore imaginer il y a presque 30 ans, que ces débuts discrets auraient un tel rayonnement plus tard !
Au début des années 80, on commença à organiser les « décades de la paix », toujours au mois de novembre. Pendant dix jours, surtout des jeunes de la paroisse se réunissaient pour prier. Alors qu'il y avait de grandes manifestations contre la course aux armements en Allemagne de l'ouest (RFA), ici [à l'est] la seule possibilité était de réfléchir dans le cadre de notre église sur ces questions d'actualité brûlantes, car la spirale de l'armement continuait aussi en Allemagne de l'est (RDA).
Ce fut un groupe de
jeunes d'une paroisse à l'est de Leipzig qui décida de continuer
semaine après semaine ces chaînes de prière. Ainsi se mit en place
un rendez-vous régulier de prières pour la paix tous les lundis à l7
h. Plus tard l'organisation de ces prières pour la paix fut prise en
charge par des groupes composés d'anciens « Bausoldaten »
(objecteurs de conscience faisant un service civil) et d
'écologistes. Ces derniers, face à la situation inquiétante de
l'augmentation de la pollution de l'air et de l'eau, essayèrent de
stimuler des actions contre cette situation. II y eut aussi des
jeunes qui, inquiets des grands contrastes, augmentant de plus en
plus, entre les pays riches du nord de la planète et les pays du
sud, devenant toujours plus pauvres, tentèrent de mobiliser la
conscience publique et d'organiser des actions d'aide.
Après que le gouvernement de l'Allemagne de l'est (RDA) ne luttait contre les violations des « droits de l'homme » que lorsque celles-ci se produisaient dans d'autres pays, sont apparus, à l'intérieur même de l'Allemagne de l'est, des groupes qui se formaient pour s'engager pour la justice et le respect des « droits de l'homme » dans leur propre pays. Or, à ce moment là, les prières pour la paix étaient le fait de tout petits groupes de gens qui priaient seulement. Mais peu à peu les occasions se sont multipliées de se réunir pour protester contre certains événements. La pression augmenta encore quand la vague de citoyens qui voulaient quitter la RDA a considérablement grandi et que ces citoyens – souvent non chrétiens – n'avaient aucune autre possibilité que de se retrouver à l'église pour discuter et échanger leurs idées. Comme il n'y avait aucune autre place publique vacante pour eux, ce groupe augmenta, accueillant alors des personnes qui jusque là n'avaient pas de contact avec l'église et qui s'engageaient là avec les autres, pour promouvoir des changements dans notre pays.
D'une part, ce n'était pas toujours facile de conserver un caractère religieux à ces rencontres à l'église. Mais d'autre part nous étions en train de redécouvrir l'actualité du message biblique, surtout des textes prophétiques de l'Ancien Testament ou bien du Sermon sur la montagne de Jésus. Les deux contextes allaient ensemble ! D'une part les discussions sur les événements impressionnants et émouvants, et tous les états d'urgence et problèmes sociaux, et d'autre part la contemplation et la prière devant Dieu ... La tension monta encore quand, de lundi en lundi, l'église était encerclée par la police qui était chargée de la dégager des « réunions illégales ».
Au
mois de septembre 1989, il y eut des gens parmi les masses, qui
crièrent: « Laissez-nous sortir! » tandis que d'autres
faisaient entendre leur voix : « Nous restons ici ». Et le
nombre d'arrestations augmenta. Néanmoins de plus en plus de
Lipsiens [habitants de Leipzig] s'engageaient dans ce mouvement.
Pendant la journée, on décorait de fleurs les vitraux de l'église.
Et soir après soir, on allumait de nombreuses bougies – signes de
changement profonds – Mais le cadeau, c'était l'esprit de paix et de
non-violence qui régnait partout. Cette attitude pacifique pour
laquelle on avait prié pendant de longues semaines, en utilisant les
paroles des Béatitudes, quand tout était en jeu ! Cela réunissait au
départ seulement des centaines de gens à l'église venus pour la
prière pour la paix, et cela gagna ensuite des milliers de personnes
qui se rassemblèrent ensuite début octobre sur les places et dans
les rues de la ville !
Maintenant, nos prières pour la paix continuent. Aujourd'hui, il s'agit des problèmes sociaux internes, comme notre engagement pour les chômeurs, qui ont été mis hors du circuit, pour les handicapés et les anciens (personnes âgées) ou pour l'intégration des étrangers dans notre ville. Et de la même manière qu'avant, il y a des questions brûlantes. Nos prières et notre engagement sont nécessaires pour les régions en crise, dans lesquelles des nouvelles guerres et des confits se déclarent, ou pour les pays qui souffrent de la faim et de l'exploitation, ou encore pour la conservation de la Terre, face à la destruction grandissante de la nature. Et il y a toujours deux choses qui vont ensemble : nos prières et notre lutte pour la justice.
- Super-intendant Friedrich Magirius (Leipzig-Est de I982 à I995)
Les événements de l'automne 1989
L'église Saint Nicolas ouverte à tout le monde, cette devise est devenue réalité en automne 1989. Enfin, elle a réuni des gens de toute la région de l'ancienne RDA :non seulement ceux qui voulaient émigrer mais aussi les curieux, ceux qui étaient en désaccord avec le gouvernement et les agents de la police secrète (STASI), des employés de l'église et des collègues et camarades du parti communiste, des chrétiens aussi bien que des non-chrétiens, tous sous les bras ouverts de JÉSUS-CHRIST crucifié et ressuscité.
Vu
la réalité politique entre 1949 et 1989, personne n'avait osé
imaginer une évolution pareille.Maintenant c'était devenu réalité.
Exactement 450 ans après l'introduction de la Réforme à Leipzig,
176 ans après la Bataille des Nations à Leipzig [contre Napoléon],
c'était de nouveau la ville de Leipzig qui défrayait la chronique.
À partir du 8 mai 1989, les voies d'accès à l'église Saint Nicolas
furent tenues et barrées par la police. Plus tard, on contrôla
largement même les bretelles et sorties d'autoroute menant à
Leipzig et on les barra toujours au moment de la prière pour la
paix. Les autorités gouvernementales firent pression sur nous pour
faire arrêter les prières pour la paix, ou pour les célébrer dans
un lieu qui soit plus loin du centre ville que l'église Saint
Nicolas. Tous les lundis, il y eut des arrestations dans le
contexte des prières pour la paix. Malgré ça, les gens vinrent de
plus en plus nombreux, de sorte que les 2000 places de notre
église ne suffisaient plus pour tout le monde !
Ainsi arriva donc le 9 octobre, date décisive. Un scénario horrible de violence, mobilisant l'armée, les Kampfgruppen, la police et des agents en civil. En fait, les premiers signes avait déjà commencé le 7 octobre, pour le 40ème anniversaire de la RDA, qui devint jour de deuil national ! Ce jour-là, des agents en uniforme frappèrent des gens sans défense pendant dix heures, ils les transportèrent dans des camions et les parquèrent par centaines dans des écuries à Markkleeberg. Dans les journaux, on publia aussitôt un article disant qu'on devait, enfin mettre fin à cette contre-révolution, et ce, si besoin était, les armes à la main.
Telle était la situation le 9 octobre. D'ailleurs, on avait envoyé un millier de membres du parti communiste (SED) à l'église Saint-Nicolas, dont 600 dès 14 h remplissait la nef. Leur tâche fut pareille à celle des agents de la police secrète dont il y avait eu toujours un grand nombre aussi jusque-là dans l'église pendant les prières pour la paix. Mais ce à quoi on n'avait pas pensé, ce qu'on n'avait même pas envisagé, c'est qu'en même temps, on donnait à tous ces agents l'accès à la parole, à l’Évangile et à son impact !
Moi, j'ai toujours considéré comme positif que les nombreux agents de la police secrète écoutent les Béatitudes du Sermon sur la Montagne, tous les lundis ! Où est-ce qu'ils auraient pu les entendre ailleurs ! Ainsi, tous ces gens, parmi eux les membres du parti communiste, entendirent l’Évangile de Jésus, qu'ils ne connaissaient pas, dans une église dont ils n'avaient jusque là rien à faire ! Ils entendirent JÉSUS,
et non pas : On est heureux quand on a de
l'argent
qui disait : « Aimez vos ennemis »
et pas : À bas l’ennemi
qui disait : « Les premiers seront les derniers »
et pas: Tout reste comme par le passé
qui disait : « Quiconque perdra sa vie la
trouvera »
et pas : Soyez prudents
qui disait : « Vous êtes le sel »
et pas: Vous êtes la crème !
Cette prière se déroula dans un grand
calme et une grande concentration. Peu avant la fin, avant la
bénédiction de l'évêque, on a lu l'appel écrit par le chef
d'orchestre de la Gewandhaus [l'auditorium] le professeur
Kurt Masur (avec d'autres) qui soutenait nos appels à la
non-violence. Ce qui était très important aussi, dans une situation
aussi menaçante, c'était le lien qui unissait tout à coup l'église
et l'art, la musique et l’Évangile Cette prière pour la paix s'est
terminée par la bénédiction de l'évêque et un appel pressant à la
non-violence.
Quand nous sommes sortis de l'église, à plus de 2000 personnes, – je n'oublierai jamais cet instant – des dizaines de milliers de gens nous attendaient dehors sur la place. Ils tenaient des bougies allumées. Et quand on tient une bougie allumée, il faut utiliser ses deux mains. Il faut protéger la flamme pour qu'elle ne s'éteigne pas. Donc on ne peut pas en même temps tenir une pierre ni un bâton ! Et c'était bien un miracle … L'esprit de Jésus, de la non-violence, avait saisi tous ces gens, et devenait force concrète, force Les forces armée, de la police et les formations paramilitaires étaient saisies, et mêlées aux discussions… puis elles se sont retirées.
C'était une soirée toute dans L'ESPRIT de notre SEIGNEUR JÉSUS. Il n'y eut ni vainqueurs, ni vaincus, personne ne triompha de l'autre, personne ne perdit la face. Il n'y eut qu'un immense sentiment de soulagement ! Ce mouvement non-violent ne dura que quelques semaines et pourtant il fit crouler la dictature du parti et de l'idéologie. « Il a fait descendre les puissants de leurs trônes, élevé les humbles. » « Ce n'est ni par la puissance, ni par la force, mais c'est par mon Esprit, dit l’Éternel. » Et c'est ce que nous avons vécu. Des milliers de gens dans l'église. Des centaines de milliers dans les rues autour du centre ville. Pas une seule vitrine cassée
L'expérience incroyable du pouvoir de la non-violence. H. Sindermann, membre du comité central du gouvernement de la RDA, a dit, avant sa mort: « Nous étions préparés à tout. Nous avions tout envisagé. Sauf les bougies et les prières... ». Les prières pour la paix continuent. Une initiative religieuse pour l'aide aux chômeurs a pris naissance au sein de l'église Saint-Nicolas. Ainsi l'église Saint-Nicolas est redevenue ce qu'elle avait été depuis toujours :
la maison de JÉSUS-CHRIST, une maison de l’espoir, du refuge, et une cellule de renouveau.
Pasteur Christian Führer
(curé de Saint Nicolas de 1980 à 2008)