Le Livre
Dans son livre “Vie et destin de Jésus
de Nazareth”, l’historien et théologien suisse retrace la vie
de ce guérisseur, premier à parler d’un Dieu de compassion.
Par son érudition et sa connaissance approfondie de 2000 ans
d'histoire, de civilisations, de littérature toutes sources
confondues, Daniel Marguerat m'a fait découvrir l'ancienneté et
l'abondance des informations dont nous disposons aujourd'hui sur Jésus
de Nazareth.
Il m'a fait sentir aussi à quel point l’imaginaire chrétien s'est
emballé dans des descriptions foisonnantes de la naissance et de
l'enfance de Jésus. Mettant en avant la condition singulière de Jésus,
conséquence du mystère de son origine, son handicap de bâtard (Mamzer)
dans son village, puis un rabbi par qui le scandale arrive,
a pu l'inciter très tôt à se rapprocher des catégories sociales
marginalisées de son époque.
Télérama (24/04/2019) : « Daniel Marguerat se glisse dans la foule, écoute les témoignages, et recompose peu à peu le portrait de celui qui se disait simplement Fils de l’homme ».
Descriptif de l'éditeur
Historiens, écrivains, cinéastes tentent de percer le mystère : qui était l'homme de Nazareth ? A-t-il eu un père ? Qu'ambitionnait-il de faire ? Pourquoi est-il mort ? Ce livre n'esquive aucune question. Il est l'œuvre d'un historien, théologien, spécialiste de l'Antiquité. Il entraîne le lecteur, la lectrice à examiner les documents, à chercher des preuves, à dépasser les réponses ressassées pour en apercevoir d'autres.
On découvre quels soupçons, déjà du temps de Jésus, pesaient sur sa naissance. On fait la connaissance de son maître spirituel, Jean dit le Baptiseur. Les diverses facettes de ce juif exceptionnel sont explorées : Jésus le guérisseur, Jésus le poète du Royaume, Jésus le maître de sagesse. Ses amis (hommes et femmes) et ses adversaires sont nommés. Les raisons de sa mort (pourquoi est-il monté à Jérusalem ?) sont analysées.
La naissance de la croyance en la résurrection est scrutée. La fabuleuse destinée de Jésus dans les trois grands monothéismes est aussi retracée : christianisme, judaïsme et islam ont construit de lui une image, à chaque fois différente.
SEUIL 23 €
Notes de lecture
Notes de Robert Kirsch.
Ces quelques citations, toutes tirées de l'épilogue du livre, donnent le ton de Daniel Marguerat ; elles résument assez bien ce que j'en retiens. Aux citations mentionnées, j'ai ajouté des titres et des sous-titres - RKM).
Le déclic
C'est à l'occasion de son baptême que Jésus acquiert, par une vision mystique, la révélation de sa vocation. La prédication de conversion de Jean le convainc de s'affilier à lui, devenant son disciple et baptisant dans son cercle. L'arrestation de son mentor spirituel le conduit à mener sa propre oeuvre de prédication, reprenant de nombreux thèmes de Jean, mais inversant son image de Dieu : non plus le Dieu de colère, mais le Dieu de l'accueil inconditionnel.
Vie publique
Le guérisseur, le poète, le sage.
Sa pratique de guérison lui a valu un indéniable succès populaire ; mais surtout, et c'est énorme, Jésus considère ses miracles comme une activation du Règne de Dieu sur terre. [...]
Car, d'une manière unique en son temps, le Nazaréen voit se concrétiser autour de lui la présence du Règne de Dieu. Cette présence du Règne ne trouve pas sa source dans une opinion théologique de Jésus, mais dans son expérience de vie. C'est pourquoi les paraboles, dont il use abondamment, ne doivent pas être confondues avec des historiettes morales ; elles ont pour fonction de visualiser le Royaume et d'en faire déchiffrer les traces dans le monde, permettant aux auditeurs de faire la même expérience que Jésus. Les paraboles sont le mode d'emploi du Royaume. [...]
Son enseignement fait éclater les normes raisonnables admises par les rabbis et installe un état d'urgence autour des besoins d'autrui. [...] Sa redéfinition de la pureté, proprement révolutionnaire, va dans le même sens : il s'affiche avec celles et ceux que la morale réprouve, car ils ne sont pas une menace de contamination. Ses repas, qui ont fait scandale, sont le lieu d'une sainteté partagée. Jésus s'entoure d'un cercle rapproché d'intimes préfigurant l'Israël du futur, mais le groupe plus large de ses adhérents comprend des disciples femmes.
Le prophète
Qui était-il, que pensait Jésus de sa vocation ?
Les gens l'ont salué comme un prophète, mais lui s'est dit « plus qu'un prophète ». Il avait conscience de son rôle unique de révélateur de Dieu. La foule l'a dit Messie ; mais lui n'a pas consenti à ce titre, à la teneur violente et nationaliste. Après sa mort, les disciples ont reconnu qu'il avait été Messie, mais autrement, par une fidélité allant jusqu'à la mort. Ainsi est apparue la notion, inconnue jusqu'alors, d'un Messie souffrant. Après Pâques, il fut appelé Seigneur et Fils de Dieu.
Jésus lui-même n'a pas dit qui il était, il a fait qui il était.
Condamné
Les raisons de sa condamnation ne sont pas évidentes.
A-t-il été condamné comme blasphémateur pour s'être déclaré Messie ? Peu probable. Le délit de messianité n'était pas capital à l'époque. S'il fut invoqué, c'est afin de présenter au préfet Ponce Pilate, prompt à réprimer tout désordre public, un motif politiquement valable.
Le véritable délit [aux yeux de l'élite sacerdotale juive - ndlr] était l'outrage fait au Temple par le geste violent de Jésus, qui bloquait les opérations liées aux sacrifices. Ce geste s'inscrivait dans la logique de la redéfinition de la pureté : la présence de Dieu à son peuple ne s'embarrasse pas des barrières protectrices qui filtrent les uns et retiennent les autres. Dieu est présent à tous, à toutes, sans discrimination.
Les trois monothéismes
Le destin de Jésus de Nazareth. Comment fut-il compris, reçu, interprété ?
Jésus a été reçu par les trois grands monothéismes : christianisme, judaïsme et islam.
La première interprétation de la vie et de la mort de Jésus a été la foi en sa résurrection. C'est au travers d'expériences visionnaires, un phénomène de type paranormal, que ses amis, femmes et hommes, ont reçu la conviction inattendue que Dieu se solidarisait avec l'homme pendu au bois.
Chrétienté
Dans le christianisme, les évangiles extra-canoniques constituent une littérature foisonnante. Ils émanent de courants chrétiens dissidents, parfois héritiers de traditions non retenues dans les évangiles canoniques, mais le plus souvent accréditant leur doctrine par des fictions théologiques. Les visées sont diverses : sacraliser la mère, raconter l'enfance de Jésus, fixer sa judaïté, lui épargner la mort ou développer une sagesse pour initiés. Ces écrits témoignent de l'éclatante diversité du christianisme et de sa capacité de produire, à partir d'une matrice commune, des synthèses culturelles variées.
Judaïsme
La réception juive de Jésus révèle l'histoire pathétique de la haine entre le christianisme et le judaïsme au fil des siècles. Ce destin ténébreux a imprimé sa marque sur la manière dont les juifs, exposés à l'antisémitisme chrétien, ont défendu leur identité religieuse.
- Du 2e au 8e siècle siècle, les rabbins parlent peu de Yeshu ou le taxent de rabbi dévoyé.
- Du 9e au milieu du 20e siècle, on peut parler d'une période de plomb : le Talmud est censuré par les chrétiens. [...]
- Le dégel intervient vers 1970, après quoi les érudits juifs se sont intéressés au Nazaréen et ont investi leur connaissance du Talmud dans la lecture des évangiles.
Islam
La réception de Jésus dans l'islam a été problématique : comment, à côté d'Allah, imaginer un autre être divin ? L'islam naît dans l'Arabie du 7e siècle, où la figure de Jésus était largement connue.
Mais Mahomet juge le christianisme qu'il a sous les yeux, où l'adoration de la trinité passe pour un tri-théisme. Le monothéisme radical qu'il défend admet Jésus comme prophète, un grand prophète même, mais nie qu'il puisse être fils de Dieu.
L'héritage des chrétientés dissidentes orientales se perçoit dans les récits islamiques de la naissance de Jésus, où abondent les emprunts aux évangiles apocryphes. Sa mort sur la croix est interprétée comme un simulacre.
Au final, Jésus est reformaté en prophète de l'islam, précurseur de Mahomet.
Le mot de la fin
L'extrême variété qui domine la réception de Jésus dans les trois monothéismes peut donner le vertige. Que reste-t-il du Nazaréen au prisme de trois religions qui s'excluent ? Pour ma part, je retiens deux convictions.
Inclassable Jésus.
- D'une part, Jésus est le bien commun des trois monothéismes. Partager cette figure est la voie royale offerte au dialogue inter-religieux.
- D'autre part, la vérité de Jésus ne peut être cadenassée en une formule. Revenir au Jésus de l'histoire demeure une tâche permanente.
Daniel Marguerat
Daniel Marguerat
