La querelle des rites

Rivalités internes au Vatican et rupture avec la Chine


Cette époque d'échanges culturels intenses entre Chine et Occident à la cour de Kangxi allait se révéler très courte, à cause des polémiques qui, depuis quelques décennies déjà, minaient l'ordre religieux et l'Église.

Dès la mort de Ricci, il était clair que tous les missionnaires ne partageaient pas les choix de leur prédécesseur. Le supérieur de la mission, Niccolò Longobardo, qui désapprouvait l'usage des termes Tian, Ciel, et Shangdi, Seigneur d'en Haut, que le fondateur de la mission utilisait, ainsi que Tianzhu, Seigneur du Ciel, pour désigner Dieu, avait évoqué la question avec les autorités ecclésiastiques. Mais le choix de la terminologie religieuse n'était qu'un des problèmes posés par le travail apostolique en Chine. D'autres controverses bien plus sérieuses, nées hors de la Compagnie de Jésus et attisées par la compétition entre ordres religieux, allaient suivre.

Sur les traces de Matteo Ricci, les jésuites avaient toujours permis aux Chinois convertis d'observer les rites traditionnels en l'honneur des défunts et des ancêtres et de participer aux célébrations confucéennes. Il ne leur avait jamais semblé déplacé que les lettrés baptisés se rendent au temple de Confucius pour les habituelles cérémonies de remerciements, après avoir réussi les examens impériaux, car les missionnaires attribuaient à ce geste une valeur exclusivement civile. Mais certains membres de l'Eglise, surtout des franciscains et des dominicains, qui avaient commencé à s'implanter en Chine en 1632, considéraient la tolérance des missionnaires jésuites à l'égard des rites chinois comme une forme inacceptable de permissivité envers l'idolâtrie. Pendant plus d'un siècle, il en résulta des débats interminables, connus sous le nom de querelle des rites, objets d'études innombrables et fouillées. La controverse avait commencé en 1643 sous l'impulsion du missionnaire Juan Bautista de Morales, entré en Chine en 1633 avec les premiers dominicains, qui avait accusé les jésuites de la mission de Pékin d'autoriser des pratiques idolâtres. N'ayant pas obtenu satisfaction du père visiteur, le religieux en avait appelé au Saint-Siège en précisant ses accusations en dix-sept articles. En 1645, le pape Innocent X avait admis ses objections, décrétant que les rites chinois étaient incompatibles avec l'adhésion à la foi catholique, et condamnant de ce fait l'interprétation qu'en avaient donnée Matteo Ricci et ses confrères. Mais les jésuites n'avaient pas accepté le décret et, en 1651, ils avaient chargé Martino Martini de partir à Rome pour défendre leur point de vue.

En 1656, le pape Alexandre VII avait révisé la décision de son prédécesseur en faveur des jésuites, de sorte que Martini, fort du décret papal, était rentré en Chine en 1658 avec un groupe de trente-cinq nouveaux missionnaires, dont Ferdinand Verbiest. En 1669, après d'autres discussions sur le sujet, le pape Clément IX avait établi que les décisions de ses prédécesseurs devaient toutes deux être considérées comme valides et qu’elles devaient être adaptées « selon les questions, les circonstances et les cas particuliers ». Cette solution de compromis reposait sur des bases fragiles, et la question devait se reposer un an après la promulgation de l'édit de tolérance envers le christianisme de Kangxi. En 1693, Charles Maigrot, vicaire apostolique du Fujian, édicta un décret par lequel il interdisait aux convertis de sa juridiction de pratiquer des rites chinois et demandait au pape de réexaminer la question. Aussitôt après, cinq évêques français dénoncèrent à la faculté de théologie de la

Sorbonne certains textes des jésuites Le Comte et Le Gobien, coupables d'avoir défendu les pratiques de la Compagnie de Jésus. En 1700, les théologiens français prononcèrent leur verdict : les thèses jésuites devaient être considérées comme téméraires, scandaleuses, erronées, injurieuses envers la sainte religion chrétienne

Les jésuites demandèrent alors à Kangxi de prendre position et de donner le point de vue chinois. L'empereur confirma que Confucius était considéré comme un sage et non comme un dieu, et que les cérémonies en l'honneur des défunts n'avaient de valeur que civile. Pour toute réponse, le pape Clément XI, irrité de l'intervention d'une autorité laïque dans le domaine religieux, approuva en 1704 un décret préparé par une commission de cardinaux selon lequel il était interdit aux chrétiens chinois de participer aux rites en l'honneur de Confucius et des Anciens et de désigner Dieu par les noms de Tian et Shangdi adoptés dans les textes classiques; seul l'usage du terme Tianzhu étant permis. Aussitôt après, le pape envoya en Chine le légat pontifical Charles-Thomas Maillard de Tournon, avec mission de faire une enquête sur le comportement des jésuites. Lors de la seconde audience que Kangxi accorda au légat, pendant l'été de 1706, l'empereur fit le choix malheureux d'utiliser comme interprète le vicaire apostolique Maigrot, l'un des adversaires des jésuites les plus acharnés. Bien qu'ayant vécu déjà vingt ans en Chine, Maigrot ne maîtrisait pas parfaitement la langue. Lors de l'audience, il ne reconnut aucun des caractères que Kangxi lui fit lire, ne sut pas identifier le nom chinois de « Li Madou » et admit n'avoir pas lu la Doctrine chrétienne de Ricci. L'empereur, scandalisé de cette inqualifiable preuve d'ignorance, s'irrita des prétentions de Maigrot à enseigner aux Chinois comment juger des rites constitutifs de leur culture millénaire et le fit éloigner. En décembre suivant, il promulgua un édit par lequel il ordonnait que chaque missionnaire porte sur lui un document indiquant qu'il promettait de rester toute sa vie en Chine et qu'il adhérerait à l'interprétation des rites chinois mise au point par Li Madou. C’était la fin, et pour toujours, du climat de tolérance envers la religion chrétienne.

Tournon réagit en rédigeant, en février 1707, une liste de règles indiquant aux missionnaires comment ils devraient répondre aux requêtes de l'empereur. Kangxi le fit arrêter et remettre aux Portugais de Macao, qui l'emprisonnèrent pour avoir violé leur droit de sur les missions chinoises d'Orient. Huit ans plus tard, en 1715, le pape condamna définitivement les rites chinois par la bulle Ex Illa Die, et il envoya un nouveau légat, le patriarche d'Alexandrie, Ambrogio Mezzabarba. Ce dernier était chargé de demander à l'empereur la permission pour ses sujets de professer le christianisme sous la forme prescrite par Rome et de reconnaître la juridiction du pape sur les chrétiens chinois en matière de religion. Kangxi, indigné qu'un barbare prétende enseigner aux Chinois comment interpréter la Grande Doctrine, c'est-à-dire le catholicisme, menaça d'interdire le culte chrétien. Le légat papal fit certaines concessions pour nuancer la condamnation des rites, mais le nouveau pape Innocent XIII les annula. Pendant toute cette période, la Chine avait continué à exercer une grande fascination sur les intellectuels européens, en partie grâce à la publication régulière, à partir de 1702, des Lettres édifiantes et curieuses, un recueil de textes envoyés de Chine par les missionnaires et publiés à l'initiative du Français Charles Le Gobien, procurateur des missions en Chine et au Japon. Les hommes des Lumières admiraient la sagesse éthico-politique de la pensée confucéenne, fondée sur la raison et la morale naturelle, et voyaient dans le troisième empereur Qing un exemple de souverain éclairé. Kangxi mourut en 1722. Deux ans plus tard, le ministre des Rites, reprenant les accusations du gouverneur général du Fujian, déclara le catholicisme la plus pernicieuse de toutes les fausses doctrines. Le nouvel empereur Yongzheng l'interdit et ordonna la confiscation des biens des églises et l'exil des religieux, d'abord à Macao, puis à Canton, ne faisant exception que pour les missionnaires qui travaillaient comme astronomes à la cour de Pékin. Dès lors, les prêtres qui cherchaient à continuer clandestinement leurs activités furent expulsés ou arrêtés. En Europe, les autorités religieuses ordonnèrent en 1742 aux missionnaires partant pour la Chine de jurer qu'ils considéreraient comme idolâtres ceux qui avaient adhéré aux rites chinois.

Quelques années auparavant, en 1736, pendant le règne de l'empereur Qianlong, diverses œuvres de Ricci, dont le Traité sur l'amitié et la traduction des Eléments d'Euclide, avaient été incluses dans la Collection complète des quatre recueils, l'édition officielle des plus importants livres publiés en Chine. Entre-temps, en Europe, avait été imprimé en 1735 le volume du jésuite français Jean-Baptiste Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, l'une des plus célèbres descriptions du XVIII° siècle de l'empire du Milieu, entièrement basée, comme celle de Kircher, sur les rapports des missionnaires. En 1740, la sinophilie des Lumières atteignit son apogée avec Voltaire, qui considérait tļue l'organisation de l'empire chinois était la meilleure du monde et qui appréciait la pensée confucéenne. Le philosophe consacra à l'empire du Milieu une tragédie, L'Orphelin de la Chine, inspirée par un drame chinois du XIII° siècle, qui fut représentée à Paris, le 20 août 1755. Mais la principale source d'informations sur cet empire si idéalisé par les Lumières, à savoir les comptes rendus des jésuites missionnaires en terre chinoise, se tarit. (Note : La reconstitution de la Compagnie de Jésus fut officialisée par le pape Pie VII en 1814 par la bulle Sollicitudo omnium Ecclesiarum. La renaissance de l'ordre religieux, qui, en 1773, comptait environ 23000 membres, se fit grâce à un groupe de 600 confrères.

 

En 1773, après presque deux siècles de travail de cinq cents jésuites en Chine suivant la voie indiquée par Matteo Ricci, la Compagnie de Jésus fut dissoute par le pape Clément XIV, et les missions dans l'empire du Milieu furent confiées aux lazaristes. Les membres de l'ordre religieux dissous occupèrent des postes importants au Bureau astronomique jusqu'en 1774, année de la disparition du dernier directeur, Augustin de Hallerstein, qui occupait cette fonction depuis 1746. Après la suppression de la Compagnie de Jésus, les missionnaires qui en avaient fait partie restèrent à la cour impériale en qualité d'astronomes ou d'experts dans d'autres disciplines, continuant l'œuvre de divulgation où ils avaient excellé. Pendant le règne de Qianlong, un groupe de jésuites réalisa la Carte géographique complète de l'empire et le frère coadjuteur milanais Giuseppe Castiglione (arrivé en Chine en 1715, il restera à la cour impériale 51 ans sous le nom chinois Lang Shining), peintre de cour au temps de l'empereur Kangxi, dessina avec d'autres ex-jésuites la résidence impériale d'été près de Pékin, le Yuan Ming Yuan, faisant fusionner les styles d'architecture chinois et européen.


Note : La reconstitution de la Compagnie de Jésus fut officialisée par le pape Pie VII en 1814 par la bulle Sollicitudo omnium Ecclesiarum. Quarante et un ans après sa dissolution, la renaissance de l'ordre religieux, qui, en 1773, comptait environ 23000 membres, se fit grâce à un groupe de 600 confrères.